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La mescaline et la musique.
[…] Ce que c’était ? Des passages des Trois Petites Liturgies de la présence divine d’Olivier Messiaen. Mais dans quel état ! Passages, coupes plutôt, et des coupes qui eussent été faites par un homme au comble de l’énervement qui ne peut pas supporter des sons de plus de quinze secondes de suite, mais qui y reviendra souvent, toujours aussi exasperé, toujours avec le même élan insensé. […]
La musique d’ailleurs, elle était là et puis n’était plus et sans que cela fit grande différence. Voilà qui était singulier. Souvent je me surprenais à la suivre sans l’entendre, croyant encore l’entendre quand je m’aperçevais qu’elle passait “à vide”, c’est à dire sans les sons. Mais ma transe inchangée continuait sans elle, et c’est à ses reprises, à ces sons qui soudain retentissants m’attaquaient que je la remarquais à nouveau. Des dizaines de secondes, peut-être plus, s’étaient écoulées, musique débarquée, avant qu’elle ne se retrouvât, rembarquant à grand bruit. Le côté vocal restait le principal, que l’instrumental ne faisait que suivre. (Surprenant, je n’aime que les instruments et autant dire jamais les voix. Mais ce qu’on déteste est plus fort, plus fixé en soi souvent que ce qu’on a aimé, qui ne vous a pas gêné.) Soumise à de mauvais traitements, pervertie, ridiculisée et ridiculisante, cette musique lèse-musique avait des élans que n’a pas le grand lyrisme. Même tronçonnée, même vilipendée, même parcourue de débâcles, elle n’avait rien d’effondré. Une jouissance ignorable était son centre, sa nature, son secret, jouissance omniprésente, spasmodique, insoutenable. A l’entendre, à la suivre, on était soumis à des tiraillements, à des lacinations, à des expansions décomposées, à des culbutes et à des arrachements. Toute tutelle, toute protection, toute bienséance musicale rejetée, on était sur un lit non physique parcouru de jouissances en râteau. Carnaval subversif, éjaculations de joie, fait de jouissances comme des écroulements, comme des défenestrations, affolante exaspération, que rien, rien jamais ne pourrait apaiser. Dans une folie d’affranchissement, pendant que des mélodies dévalaient, d’autres étaient interceptées, saisies et comme bourriquées, puis rejetées brutalement. Ritournelles démentes, aux rapiéçages à la seconde, chants à multiples parties, chacune s’ouvrant en patte d’oie, faisant à la diable des déchirures dans le tissu sonore à rendre malade.
Les cataractes immenses d’un très grand fleuve, qui se serait trouvé être aussi l’énorme corps jouisseur d’une géante étendue aux mille fissures amoureuses, appelant et donnant amour, c’eût été quelque chose de pareil.
Mais c’était la musique, plus insatiable que n’importe quel monstre, la musique possédée du démon mescalien, livrée à ses dévastations, à ses retournements et m’y livrant.
Henri Michaux, Connaissance par les gouffres, Gallimard, 1967.