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J’entrais en transes pour Sibérie, déesse froide, inhumaine, pourtant vertigineuse. C’était l’époque où Souvenirs de la maison des morts m’apprenait le bagne à domicile. L’irréchauffable enfer, plein de colosses brisés, à l’enseigne du Knout. J’étais frère en pages tragiques, en signes de souffrance slave, de l’immense Dostoïevski. J’avais de son sang dans mes neiges.
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Sibérie. C’est la fonte, le dégel. La boue est grasse, impraticable, mais fertile, comme jadis (j’avais 18 ans) l’état de mon esprit, à sa déstalinisation. Il faudrait des bottes aux mots pour marcher dans certaines pensées. Une désolation me gagne, à la slave, c’est-à-dire vacillatoire. Avant mon départ, j’ai remis à mon éditeur mon livre le plus noir, chants du dégoût. Me voici en gadoue, dans une vision accordée au pire. C’est comme si, poivrot, j’avais pataugé en ces lieux maudits. Je ris, je hurle, j’appelle aux loups, une bouteille à la main. Il me semble avoir été russe de tant de tristesses détrempées, avec un verbe incapable de s’élever au-dessus des flaques, des ornières, des liquéfactions de tout. Je m’attendais bien un peu à ces rousseurs mortelles, j’ai l’impression que les larmes qui brillent à toutes feuilles des bouleaux ont été versées par mon enfance offensée.
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Je me souviens de hordes de mots, dedans mes facultés mentales, de significations errantes, un effet d’égaillement, puis de regroupement, tout cela comme en grand désir d’une cité à raser, d’une culture à bannir : la Raison, en tout cas son impérialisme. Je rêvais que là où déferleraient mes mots, nulle herbe positiviste plus jamais ne pousserait. Les assis, c’est-à-dire les tabellions de l’intellect, n’avaient qu’à bien se cramponner. J’écrivais La Pensée mongole comme en hommage à la force bondissante de l’inspiration. Mes phrases haletaient, écumaient. Elles avaien, à défaut d’expérience dialectique, l’endurance des traits barbares, dressée à l’invasion plus qu’au campement, à l’ivresse de reculer les limites davantage qu’à la délectation de s’en satisfaire. Je me grisais de chants époumonés, rauques, avides d’âpres chevauchées, stylées pour avancer, infatigablement avancer, sans autre patrie, fulgurante, celle-là, qu’une espèce de yourte onirique, en peau de bête, aussi vite dressée que démontée, le temps de savourer, autour de soi,le fort goût des décombres. J’avais des pensées osées, faisant table rase des timorées. Tel était mon amour de l’écriture, son lieu, son corps, inéduqué, son souffle inépuisable, ses ruptures d’avec la logique, une trajectoire à la fois comme un ordre en son désordre, une foudre en ses tâtonnements. Il m’est resté quelque chose de ces turbulences conquérantes, contradictoires, impossibles à maîtriser, et pourtant dirigées par je ne sais quel khan ivre, rassembleur de pulsions, leur orchestrateur écouté, inexplicablement psychologue, ma façon à moi d’être présent, solitaire ou multiple, à la littérature.
Marcel Moreau, Souvenirs d’immensité avec troubles de la vision [Précipité de notes prises lors d’un voyage Moscou-Pékin en 1985], Arfuyen, 2007.